Pourquoi les cartes Pokémons coûtent cher ?
Dans cet article le Pr. Ben t’explique pourquoi certaines cartes Pokémon coûtent si cher et interroge les fondements de cette valeur marchande.
Depuis leur origine, les TCG (Trading Card Game) ou JCC (Jeu de cartes à collectionner) sont intimement liés aux notions de valeur marchande, d’échanges et de spéculation. Il s’agit en effet avant tout de jeux reposant sur l’utilisant de cartes issues d’une collection personnelle. Elles sont utilisées pour construire un deck et défier ses amis ou d’autres passionnées lors de parties casual, voire en tournoi.
Pour améliorer son jeu, il suffit d’agrandir sa collection en achetant de nouveaux paquets de cartes (boosters, decks préconstruits, coffrets, cartes à l’unité) ou en procédant à des échanges.
De prime abord, on pourrait donc être tenté de répondre très simplement à la question posée : la valeur marchande d’une carte Pokémon réside dans l’équation entre l’offre et la demande. Une carte vaut cher parce qu’elle est rare et puissante (c’est-à-dire forte dans le jeu) et que beaucoup de collectionneurs souhaitent l’acquérir tandis que l’offre est limitée.
Simple non ? Et bien non, en fait pour Pokémon les choses ne fonctionnent pas du tout comme cela car le TCG Pokémon se distingue des autres jeux de cartes à collectionner par des logiques qui lui sont propres et parfois très peu rationnelles. On s’explique…
Les particularités du marché des cartes Pokémon (Magic Vs Pokémon)
Magic The Gathering :
Pour ceux qui ne le savaient pas, Magic The Gathering est le grand-père et le plus ancien des jeux de cartes à collectionner destinés au grand public. Edité par Wizards of The Coast dès 1993, il a servi de modèle pour Pokémon. Normal, puisque les premières séries occidentales de cartes Pokémon ont été distribuées par Wizards of the Coast justement…
Pour établir la valeur d’une carte Magic c’est facile, ce qui compte c’est :
Puissance/jouabilité + rareté + (ancienneté) + état = prix
En effet, la plupart des passionnés de Magic sont avant tout des joueurs qui cherchent à se constituer des decks puissants et compétitifs pour remporter la victoire. Les cartes les plus fortes sont donc les plus recherchées. Et si elles sont difficiles à trouver (rareté + ancienneté), elles valent cher. Leur valeur marchande peut également augmenter si elles sont dans une version FOIL (brillante) ou avec une design alternatif ou dans une édition particulière (promo, secret Lair…). Enfin, certaines cartes particulièrement puissantes conservent leur valeur dans le temps car l’éditeur s’est engagé à ne jamais les rééditer. Il s’agit de cartes inscrites sur la fameuse Reserved List (Power 9, bilands, wheel of fortune etc…)
Pokémon :
En ce qui concernent Pokémon, c’est beaucoup plus compliqué car la plupart des collectionneurs (90%) ne jouent pas au jeu de cartes. La valeur marchande d’une carte n’est donc pas (ou très peu) liée à sa puissance dans le jeu. D’autant que la plupart des joueurs du JCC Pokémon compétitif se concentrent sur le format standard (où seules les cartes récentes sont autorisées).
Si tel était le cas, Attrappe Ultime, Lanssorien ex ou Orgerpon Masque Turquoise ex seraient des bangers absolus et devraient coûter très cher (surtout dans leurs versions les plus rares) car elles font partie des cartes les plus puissantes du format standard actuel et se retrouvent dans les listes de nombreux vainqueurs de grands tournois.
Pour Pokémon, l’aspect collection l’emporte donc largement sur la jouabilité d’une carte pour déterminer son prix. Mais si ce n’est pas sur un critère objectif tel que la puissance/jouabilité, sur quoi repose donc le prix d’une carte Pokémon ?
Fondements de la valeur marchande d’une carte Pokémon
Tout d’abord, pour établir l’équation expliquant la valeur marchande d’une carte Pokémon, résumons quelques caractéristiques de ce JCC bien particulier :
- La très grande majorité des collectionneurs ne pratiquent pas le jeu de cartes ;
- Les manières de constituer une collection de cartes sont très diverses : collectionner une série en particulier et compléter un Master Set, collectionner toutes les cartes représentant un ou plusieurs Pokémons de cœur, collectionner des cartes représentant des Dresseurs féminins, collectionner des cartes gradées, collectionner les gros bangers de chaque série, collectionner uniquement des cartes promos exclusives, etc…
- Certains passionnés préfèrent garder leurs items scellés et collectionnent donc des boosters/items plutôt que les cartes qu’ils contiennent ;
- D’autres acteurs du hobby sont plus intéressés par le côté investissement et considèrent les items Pokémon comme une source de profit à moyen ou long terme : on achète un item dont on pense qu’il gagnera de la valeur avec le temps, on le stocke quelques années en vue de le revendre sur le marché secondaire avec une plus-value ;
- Certaines personnes(scalpeurs/flippers) n’envisagent pour leur part les cartes Pokémon que comme une source de profit immédiat, à très court terme. Pour ces derniers, il s’agit d’acheter un volume maximum d’items populaires et sous tension (faible disponibilité), pour les revendre très rapidement avec profit.
Dans ce contexte, le prix d’une carte Pokémon pourrait donc être déterminé comme :
Rareté + état + hype autour de cette carte = prix
Dès lors, il nous reste à définir le critère très subjectif et changeant de « hype autour d’une carte ». Sur quels types de critères reposent la Hype (ou mode) autour d’une carte en particulier :
- Il s’agit d’une version difficile à obtenir d’un Pokémon très populaire (Pikachu, Dracaufeu, Noctali). Par difficile à obtenir on entend la difficulté de la sortir d’un booster (exemple Pikachu SIR 238/191 d’Etincelles Déferlantes EV08 : 1/960 boosters) ou le nombre limité de son tirage (exemple : Pikachu With Grey Felt Hat SVP 085).
- Il s’agit d’une carte présentant un Artwork particulièrement original et plaisant à une grande majorité de fans (exemples : Magicarpe 203/193 ou Mew ex 232/91) ou réalisé par un illustrateur très populaire comme Mitsuhiro Arita.
- Des versions de ce Pokemon dans des rareté similaires se sont imposées comme les cartes les plus chères des séries/blocs antérieurs (exemple Noctali Vmax 215/203 et Noctali ex 161/131).
- Il s’agit de l’une des cartes d’une série cotées parmi les plus chères par les vendeurs sur les sites de vente.
- Les influenceurs sur les réseaux sociaux considèrent qu’il s’agit de la carte la plus désirable d’une série et en font la promotion.
Au final, outre sa rareté et sa difficulté d’obtention (pull rate, population connue PSA…), la valeur marchande d’une carte Pokémon est donc principalement fonction de la Hype qui l’entoure à un moment donné. Il s’agit ainsi d’un critère très subjectif, un sentiment variable selon l’air du temps. En bref, une mode.
Pour jouer au philosophe en une phrase et citer Hegel, le prix des cartes Pokémon est donc la résultante « du désir du désir de l’autre ».
La volatilité des cartes à l’unité
C’est en partie pour cette raison -ce phénomène de mode- que le marché des cartes à l’unité est si volatile. Les gros HITS d’une série qui vient de sortir voient souvent leur prix diminuer quelques mois après leur sortie pour être remplacés par les nouveaux Bangers de la série suivante. Après quelques années, seul un nombre très limité de cartes se maintiennent et s’affirment durablement comme les plus grosses chase cards d’un bloc entier. Nombreux sont les exemples récents de gros hits dont la cote a diminué : Dracaufeu ex 234/91, Serpente-eau ex 205/162, Rugit-Lune ex 251/182…
Ce phénomène de mode s’applique également à la manière de collectionner Pokémon : hype et forte hausse des cartes Vintage 1ère édition durant le Covid (avec une chute des prix dès 2022), engouement et explosion des cartes Waifu (dresseurs féminins) puis chute des prix. En ce moment, la hype concerne les ALT aux Etats-Unis et il est fort à parier qu’après quelques temps, elles seront remplacées par un autre type de cartes…
Le marché des cartes Pokémon est donc cyclique : hype = augmentation des prix ==> baisse des prix et stabilisation ==> reprise de la croissance pour un nombre très restreint de cartes.
Les manipulations de marché
La valeur marchande des cartes Pokémon étant basée sur des critères subjectifs et pas toujours rationnels, il est tentant pour certains de chercher à manipuler le cours des cartes afin d’en tirer un profit financier. C’est ce que l’on appelle la « manipulation de marché ».
Cette pratique tire avantage du FOMO (Fear Of Missing Out), que l’on pourrait traduire par « peur de rater la bonne occasion » qui anime une partie de la communauté. En effet, certains collectionneurs ou investisseurs sont parfois tentés de récupérer très rapidement une carte dont la cote est en train de monter par peur de ne plus pouvoir l’acquérir si son prix finissait par exploser. D’autres ne veulent pas rater les bons coups et accumulent des cartes à fort potentiel de plus-value en vue d’une revente ultérieure.
En pratique, une manipulation implique un groupe d’acteurs coordonnés qui ciblent une carte à fort potentiel : un pokémon populaire en version SIR ou ALT. Ils achètent tous les exemplaires qu’ils peuvent trouver sur les plateformes afin de créer artificiellement une grande rareté sur le marché secondaire. En théorie, il leur suffit ensuite de fixer un nouveau prix (plus élevé) pour ces items qu’ils remettent en vente en contrôlant la population disponible. Pour que cette manipulation à la hausse du prix d’une carte fonctionne correctement, il est également nécessaire que les influenceurs mettent en avant cette carte et la désigne comme particulièrement désirable.
Le prix de mise vente d’une carte étant souvent établi à partir des dernières ventes réussies d’un même exemplaire, une autre technique pour manipuler les cours consiste à réaliser de fausses transactions sur les plateformes telles qu’Ebay. Exemple imaginaire : juste après la sortie de la série Etincelles Déferlantes (EV08), je mets en vente sur Ebay l’un de mes Pikachu SIR à 650 Euros et demande à un amis de me l’acheter. Je lui restitue la somme et conserve ma carte. La dernière vente réussie sur Ebay concernant cette carte est donc de 650 Euros. Je peux donc remettre mon article à la vente pour le même prix avec en plus un antécédent de vente réussie justifiant le montant demandé.
Que retenir de tout cela ?
- Ne pas céder au FOMO et savoir être patient pour acquérir les cartes que l’on souhaite vraiment ajouter à sa collection. Le creux se situe souvent quelques mois après la sortie d’une série.
- Réaliser des bénéfices en achetant et revendant des cartes récentes est un pari risqué car le marché est très volatile.
- L’investissement dans des items scellés à moyen/long terme est généralement plus sûr que l’investissement dans les cartes à l’unité.
- Le prix d’une carte Pokémon est purement le fruit de l’offre et de la demande sur marché établi sur des critères subjectifs répondant principalement à un phénomène de hype.